Et tu n’es pas revenu, Marceline LORIDAN-IVENS

Et tu n’es pas revenu, Marceline LORIDAN-IVENS, Judith PERRIGNON février 2015, Grasset, 107 pages, littérature française contemporaine, témoignage autobiographique.

Notes liminaires: A l’occasion de la sortie en poche de ce livre, le 24 août 2016, je me suis dis que c’était l’occasion de mettre à jour cet article en sommeil depuis bien trop longtemps. Il est délicat de commenter un témoignage d’une telle puissance. Plus d’un an après sa lecture, ce livre me hante et je vois encore les yeux pétillants de ce bout de femme interviewée par François Busnel… La vie est précieuse, ne l’oublions pas.

et tu n'es pas revenu

 Quatrième de couverture: « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Mon avis: Et tu n’es pas revenu est une lettre d’amour, de manque, d’absence, qu’adresse Marceline déportée en même temps que son père, à ce dernier, qui est mort dans les camps de concentration.

Elle aura attendu plus de soixante-dix ans avant de coucher sur le papier ses nœuds qui l’ont empêchée de vivre pleinement et qui l’enserrent encore.

Il y a eu la vie avant, pendant et après. « Avant » c’était une famille unie, aimante. « Pendant » a été l’arrestation de Marceline et de son père jusqu’à l’arrivée à Auschwitz – Birkenau, un « Pitchipoï » de l’enfer. Shloïme qui se traduit par Salomon a été envoyé à Auschwitz tandis que Marceline est partie à Birkenau. Ils étaient à côté, et si loin; elle n’a jamais eu conscience de cette proximité au moment de leur enfermement. « Après » a été la reconstruction de cette jeune femme. Le retour à la société en plein déni. La famille qui n’est plus. Et la peur de grossir. Et le traumatisme dans la profondeur de son âme. Marceline choisira de ne pas être mère.

Les pages se tournent délicatement. Les larmes ont roulé sur mes joues tandis que je lisais ce livre dans le métro. Je me rappelle le regard des gens interloqués. Moi j’étais loin à ce moment là… Pourtant, ce livre n’est pas larmoyant, loin de là. Il y a beaucoup d’émotion qui s’en dégage, ce que nous savons de cette période par ailleurs fait le reste.

Merci chère Marceline de nous conter votre vie, de laisser une trace de ce que vous avez traversé, la mémoire des hommes est si courte… 

Impossible de passer à côté, il faut le lire, par respect et/ou devoir. Un livre qui m’a retourné le ventre. 

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Val de Grâce, Colombe SCHNECK

Val de Grâce, Colombe SCHNECK, août 2008, Stock, 139 pages, littérature française contemporaine. Rentrée Littéraire 2008.

En trois mots: Souvenirs, Famille, Page qui se tourne.

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Sous ce titre Val de Grâce (hum…l’hôpital?) et sans quatrième de couverture, hormis une phrase « Est-ce qu’on me pardonnera d’avoir été aimée à ce point? », se cache la madeleine de Proust de l’auteur. Je ne savais pas à quoi à m’attendre et j’ai aimé la découverte du bouquin sans savoir où j’allais!

J’ai lu rapidement des critiques plutôt moins bonnes que bonnes. Moi, j’ai passé un bon moment, et sans pour autant parler de coup de cœur, il y a chez Colombe Schneck ce petit quelque chose qui me plaît. Les mots simples et les phrases ciselées laissent toujours une double lecture: celle que l’on lit et celle que l’on ressent.

Retour en enfance nostalgique, ses souvenirs sont de l’or au cœur de l’appartement familial du Val de Grâce qu’il a fallu vendre après le décès de sa mère.

Elle se revoit enfant dans cet appartement cossu et atypique dans sa décoration. Du vert, du rose et du beige couvrent les murs tandis que le canapé en cuir est lacéré des griffes de chat. Elle revit son passé de petite fille avec la gouvernante, Mme Jacqueline, la boulangerie en accès illimité, son voyage en Ecosse ou aux Etats-Unis, ses livres qu’elle aime, les invitations à tire-larigot… Parce que c’est son monde à elle, de petite fille que l’on veut protéger, qui se dessine entre Val de Grâce et le jardin du Luxembourg; il s’agit de son territoire à elle, le reste n’existe pas lorsqu’on est qu’une enfant de toute façon. Il y a eu l’opulence et une période de vache maigre dont ses parents l’ont tenue éloignée. Parce que l’enfance se doit d’être naïve et de rêver jusqu’au moment où l’on entre dans le monde des adultes. Parce que ses parents, enfants juifs au moment de la seconde guerre mondiale, qui n’ont jamais pu vivre cette période d’innocence et d’insouciance, l’ont offerte à leurs enfants.

Certains jugent qu’elle n’est qu’une gosse de riche. C’est trop réducteur. Il y a une prise de conscience chez l’auteur qui se regarde petite et ne se ment pas sur ses caprices. Avec la vente de Val de Grâce puis le départ de Raspail, quartier où elle a vécu adulte, elle accepte d’être désormais orpheline, digne héritière morale de ses parents qui lui ont donné la liberté, celle de penser et de faire.

Une enfance dorée et privilégiée, certes, mais qui cache un besoin de prendre une revanche sur la vie. Et c’est réussi. 

La terre qui penche, Carole Martinez

La terre qui penche, Carole MARTINEZ, août 2015, Gallimard, collection blanche, 365 pages, littérature française contemporaine. Rentrée littéraire 2015. #MRL15 #PriceMinister #CaroleMartinez #18/20

En trois mots:  Blanche, La Loue, Moyen-Age.

LA TERRE QUI PENCHE

C’est l’histoire d’une petite fille qui s’appelle Blanche-qui-saura-bientôt-lire-et-écrire et qui vit au Moyen-âge.

Blanche à 11 ans lorsque son père, un Seigneur de Bourgogne autoritaire, l’offre au fils de l’un de ses alliés en qualité de fiancée.

Durant leur périple pour rejoindre leur destination sise domaine des Murmures, la petite fille qui n’est qu’une Minute, aussi légère qu’un Oiselet, va rencontrer le diable filou et méchant. Mais son heure n’est pas arrivée, pas encore. Elle lui échappe.

Il faut dire qu’elle à tant à découvrir auprès de la famille et cour de son fiancé, Aymon dit l’Enfant ou l’Idiot, fils de Haute-Pierre. A leur côté, Blanche va s’épanouir pleinement: elle goûtera à la liberté, apprendra à lire et à écrire, se blottira dans la forêt et apprendra à nager, mais surtout elle enquêtera sur son passé de petite fille, orpheline de mère. Par ailleurs, elle fera des rencontres improbables et inouïes comme celles de la Dame en Vert. Mais la vie étant cruelle, elle sera confrontée à la misogynie, l’intolérance, l’injustice, ainsi que l’ombre de la peste rodant sans cesse dans le paysage.

En écho au fil de son histoire il y a la vieille âme. La vieille âme est l’âme de Blanche qui a traversé les siècles et qui porte un regard bienveillant sur son passé.

Progressivement la chronologie se tisse grâce à Blanche-petite-fille et Blanche-vieille-âme.

Il y a de la poésie dans ce roman, de la délicatesse et de la cruauté. Les métaphores sont sublimes, La Loue, rivière qui traverse le Domaine de Haute-Pierre, se transforme en femme fatale et noie dans sa colère les hommes qui cèdent à ses charmes. Le texte est beau et s’appuie sur des chansons dont le lecteur se moque des anachronismes tant elles se mêlent à l’ensemble! L’auteur incorpore, en toile de fond et l’air de rien, des sujets sensibles tels le féminisme, l’accès à l’éducation et le respect de la nature. Le tout forme donc la tragique histoire de Blanche.

Un récit de femme-enfant, pour les grands, dans un univers bien à lui. La terre qui penche fait chavirer notre âme d’adulte vers les contrées lointaines de l’enfance, où la douce naïveté de la jeunesse se heurte à la violence des hommes mais s’apaise en rencontrant la sagesse. Magnifique.

logo_rentreelitteraire Un grand merci pour cette lecture -que je souhaitais faire- à Price Minister!

La note sensible

La note sensible, Valentine GOBY, juin 2002, Gallimard, collection blanche, 177 pages, littérature française contemporaine.

En trois mots:  amour, paris, musique.

la note sensible

J’extirpe cet article de mes brouillons 2015 (dernière modification le 15 avril 2015) avec l’illusoire objectif de finir l’année de blogounet de manière proprette.  Inutile de vous avouer que mes notes se résument par quelques mots et ne donneront pas de consistance à ce billet; en revanche, mes émotions, si (du moins je l’espère). 

La note sensible est le premier roman de Valentine GOBY qu’elle a écrit à l’âge de 27 ans. J’étais extrêmement curieuse de le lire, moi qui voue un culte à cet auteur depuis ma lecture de Kinderzimmer (avis accessible via ce clic).

 Tu es le demi-ton. Tu es l’entre-deux, la note suspendue, l’équilibre fragile. Tu es le vacillement qui contient la chute, tu es le fa dièse qui frôle le sol, un presque sol ; tu es la défaillance retenue d’extrême justesse, tu es le bord de l’abîme. Tu es ce qui pourrait être et qui n’est pas, tu es un possible. Tu es cette note en mouvement obligé vers une autre, qui voudrait se confondre avec elle et ne se confond pas. tu es l’incertitude. Tu es la note sensible.

La note sensible c’est cela…Une alchimie de mots, de sons et d’émotions qui m’ont fait vibrer.

Inès vient d’être nommée prof d’anglais au Conservatoire de musique de Paris. Elle quitte donc sa vie toulousaine pour rejoindre la capitale, où elle ne connaît personne. Elle emménage dans le quartier d’Oberkampf, un quartier populaire et sympathique du XIème. Son voisin Vendello, bel italien, ancien de l’Opéra, joue du violoncelle qu’elle se plaît à écouter à travers leurs murs mitoyens. Comme deux voisins célibataires, ils font progressivement connaissance, la musique aidant, et s’ouvrent l’un à l’autre.

A travers le personnage d’Inès, je me suis retrouvée; ces projections ont contribué à mon coup de cœur pour ce roman, mais je pense aussi que la plume de Valentine Goby, si sensible, me touche quoi qu’il. Il y a une dizaine d’année, comme Inès, je débarquais à Paris, émerveillée et peureuse aussi, face à tous ces espaces qui n’étaient pas encore devenus familiers…

Inès découvre avec Vendello le sentiment amoureux, le besoin d’être avec l’autre, de vivre et de respirer comme lui. Elle s’intéresse à tout ce qu’il fait… Il devient sa raison d’être et, alors même qu’elle est extrêmement proche de sa famille, elle se détourne d’elle dans un moment terrible, pour s’oxygéner avec lui. Avec lui, elle est vivante. Son obsession est belle, grisante même. S’en est une subtile ode à l’amour qui nous fait vaciller dans l’abîme d’un bonheur pur. J’en ai eu des papillons dans le ventre.  Oui, un truc incroyable! Des papillons dans le ventre alors que j’avais compris la note finale…

A partir de là, il n’y a guère plus d’arguments à donner. « La note sensible » est un concentré d’émotions, de mots qui dansent et qui font crépiter la vie. Je vous souhaite de ressentir tout cela si vous le lisez, car neuf mois après cette lecture, le temps d’une grossesse, j’en ressens encore cette émotion sincère. Merci à Valentine Goby. 

Mauvais Genre, roman graphique.

Mauvais Genre, Chloé CRUCHAUDET, août 2013, Delcourt, Mirages, 160 pages, roman graphique d’après La garçonne et l’assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman.

En trois mots:  traumatisme, Paris, flirts.
mauvais genre

Avec une dernière modification au 17 juin 2015, il était temps que je boucle ce billet pour la fin de l’année…

Ce roman graphique a fait l’unanimité sur les blogs à sa sortie. J’ai donc mis un peu de temps à me le procurer mais je suis en mesure d’en nourrir le blog aujourd’hui!

 Mauvais genre c’est l’histoire de deux jeunes français, Louise LANDY et Paul GRAPPE, nés peu avant la grande guerre. Issus d’une classe modeste, ils n’aspiraient qu’à partager leur vie ensemble de manière simple, heureuse, comme n’importe quel couple.

Mais la vie en a décidé autrement.

Concomitamment à leur mariage, la première guerre mondiale a éclaté.

mauvais genre planche 3Paul est envoyé sur le front. La barbarie est telle, le traumatisme si grand, qu’il se coupe un doigt pour bénéficier d’un peu de répit à l’arrière. Sauf que rempiler immédiatement est au-dessus de ses forces; il décide alors de déserter, honte à lui certes, mais c’est qu’il sauve sa peau le Paulo! Grâce au travail de Louise, le couple peut louer une chambre quelque peu sordide où Paul se terre. Mais il lui devient de plus en plus difficile de vivre cloîtrer; alors il imagine un brillant subterfuge pour aller et venir à sa guise sans courir le risque d’être identifié. Aidé de son épouse, il se déguise en femme et devient Suzanne, Suzy pour les intimes. Il réussit même à se faire embaucher à l’atelier de couture où travaille Louise.

mauvais genre planche 1Mais jouer à se déguiser en femme est un jeu dangereux. Paul perd pied, ses émotions sont exacerbées, il ne se contrôle plus. Violent avec Louise, il porte les stigmates du front; entre traumatisme et perte d’identité, il trouve refuge au bois de Boulogne, lorsque les orgies nocturnes lui redonne une bouffée d’oxygène. Leur histoire qui avait bien commencé, prend dès lors le chemin d’un non retour.

Mauvais Genre est donc l’histoire tragique de Paul et Louise, génération sacrifiée de la guerre de 14-18.

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Pour appuyer cette histoire, l’aspect visuel n’est pas en reste. Les couleurs donnent le ton. Sur fond de noir, gris et blanc, les tâches de rouge s’imprègnent. Rouge amour, rouge passion, mais aussi rouge de l’enfer et rouge sang.

Mauvais Genre est un classique du roman graphique qui vous claque à la gueule.

Papeete, 1914. BD, histoire complète en deux volumes.

Papeete 1914, Didier QUELLA-GUYOT (scénariste), Sébastien MORICE (dessinateur) octobre 2014, EP MEDIA.

En trois mots:  Meurtres, paradis insulaire, seconde guerre mondiale.

 

Rouge Tahiti, Livre I, 48 pages.

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 Quatrième de couverture – extrait: A partir d’un fait historique méconnu (l’attaque de Tahiti par des navires allemands) et sur fond de colonisation et de guerre, les auteurs réalisent un récit policier autant intense que surprenant.

Mon résumé:

 Le 1er août 1914, Simon débarque de la métropole à Papeete, Tahiti, incognito, pour résoudre un vieux dossier. Il s’adapte très vite au climat local, entre soleil et nonchalance et se mêle aussi bien aux français qu’aux maoris. Il goûte donc aux babillages du café, chez René – il est question de la guerre sur le vieux continent- assure sa liaison avec Paris grâce à la Poste, croise un artiste peintre déluré et un curé frustré, et vit une aventure avec la belle vahiné Mareta. Le calme avant la tempête en somme…

Le 12 août, Ariithaï, une amie de Mareta, est assassinée dans la jungle.

Le 17 août, un bateau allemand est localisé près des côtes. Le Zélée, bateau français, est réquisitionné pour aller capturer l’équipage; les tahitiens s’organisent tant bien que mal face à cet ennemi dont ils ne connaissent pas grand chose.

Dans la nuit du 22, Mareta est à son tour tuée alors que Papeete est bombardée par deux navires allemands; la ville embrasée voit ses habitants terrorisés se réfugier dans les vallées intérieures…

Mon avis: Dès lors qu’il est question de faits historiques, romancés ou non, mes antennes de lectrices bourdonnent. Ce premier volume est une réussite en tous points.

L’événement historique semble être parfaitement restitué. Le dossier proposé à la fin de ce premier volume permet de creuser le bombardement de Papeete en 14. L’Histoire est fidèlement reproduite tant au niveau du scénario que des dessins, photographies d’époque et faits à l’appui. Je n’avais jamais imaginé que la grande guerre avait frappé de petits territoires si éloignés de l’Europe…

L’atmosphère douce et sereine de l’île est palpable au début de l’histoire. Là encore les dessins travaillés des personnages et de leur environnement nous plonge au XXème siècle, entre mœurs, habits et habitudes qui imprégnaient les colonies françaises. Le soutien des maoris envers les français, conjugué à une organisation de la ville se préparant au combat, est touchant. Cette solidarité naïve accentue la violence de la guerre qui s’abat sur leur île; tout est détruit, l’enfer s’est invité au paradis.

La chronologie des événements est servie de manière originale, avec un air de vacances, via un tampon de la poste qui donne les dates. En quelques jours, la tension monte.

L’enquête de Simon sur laquelle on ne sait rien, si ce n’est le nom du dossier, puis les meurtres, ajoutent l’excellent piment qu’il fallait pour agrémenter cette saga historico-policière.

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Bleu horizon, livre II, 48 pages.

bleu horizon t2 Les obus tombent toujours et le tueur en profite pour sévir encore. Brusquement, les deux croiseurs allemands prennent le large et les habitants tentent d’éteindre les incendies. Le feu,  les flammes, les morts agitent le prêtre qui est persuadé que le jour de jugement dernier est arrivé. La défense de Tahiti a été bien menée par Destremau, mais il est fortement critiqué par le Gouverneur Fawtier. En même temps, Tépairu, une jeune vahiné est retrouvée inconsciente et Simon, à l’aide du peintre, Octave Morillot, élucide son affaire.

Dans la folie de la guerre, les événements s’enchaînent très vite. Si l’on appréciait le soleil et la lenteur du premier volume, le deuxième ne permet pas le moindre répit. Quiproquos, enquêtes parallèles, corruptions et dénouement s’agitent frénétiquement dans ce volume. Un poil trop vite à mon goût. L’intrigue des meurtres, autour duquel régnait un mystère, est levée rapidement mais s’inscrit dans la frénésie des jours succédant l’attaque. J’ai néanmoins apprécié ma lecture, la preuve j’aurais aimé qu’elle continue, et vous recommande ces  deux volumes!

Une très belle saga pour les amoureux de l’histoire, les envies de vacances et les férus d’enquête policière!

Dix-sept ans, Colombe SCHNECK

Dix-sept ans, Colombe SCHNECK, février 2015, Grasset, 91 pages, littérature française contemporaine, témoignage autobiographique.

En trois mots: liberté, adolescence, avortement

 

17 ans Quatrième de couverture: « On m’a élevée ainsi: les garçons et les filles sont à égalité. Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. C’est faux. Je suis une fille, pas un garçon. J’ai dix-sept ans, mon corps me trahit, je vais avorter. J’y pense toujours, je n’en parlerai jamais à personne. Parfois je ne suis pas loin de dire le mot, de le partager avec une amie proche. Et puis non, je renonce. Pourquoi ce silence? »

Mon avis: Colombe SCHNECK en quelques pages, quelques mots, couche sur le papier un événement douloureux de sa vie – l’avortement de ses dix-sept ans tenu jusqu’à présent secret et avec lequel elle a appris à vivre – avec une intensité remarquable.

Issue de la génération soixante-huitard, la liberté a guidé la jeune parisienne qui s’épanouit totalement dans sa vie d’adolescente. Elle ne connaît pas d’obstacle, la vie lui sourit en cette fin 1984 à l’aube du bac: une famille aimante, aisée, un réseau, des projets, un mec, les débuts de sa vie sexuelle, une visite chez le gynécologue, une pilule à prendre tous les jours…et puis l’oubli du petit cachet qui va lui rappeler qu’elle est une femme, passage violent entre deux périodes de la vie. Elle souhaite avorter. Ses parents la soutiennent malgré des loupés. Après l’opération tout redevient « presque » comme avant. Elle apprend à vivre avec son choix, son « absent ». Elle avance puis fonde sa famille avec ce pincement qui doit être propre à une femme qui a avorté.

Son témoignage est touchant; elle ne donne ni dans le tragique ni dans la légèreté que certains pourraient lui prêter en première lecture; je trouve au contraire qu’elle donne le ton juste et qu’elle en parle aujourd’hui, soit trente ans après les faits, avec le recul nécessaire, seul héritier du travail qu’elle a pu faire sur elle.

A ceux qui envisageraient de revenir sur un acquis social fondamental, un droit propre à la femme, ce livre permet de rappeler que « l’avortement de confort » n’existe pas. On ne ressort jamais indemne de ce choix.

Un livre sensible où les pages se tournent toutes seules. Un témoignage à offrir à sa fille en même temps que la première visite chez le gynéco. Un témoignage écrit par une femme pour les femmes. 

Les orangers de Versailles, BD jeunesse.

Les orangers de Versailles, Anne PIETRI (l’auteur du roman), Nicolas DIGARD (l’auteur de la BD ou celui qui a adapté le roman en BD) et Christine CIRCOSA (la dessinatrice) septembre 2014, BD KIDS- OKAPI, 72 pages, littérature jeunesse.

En trois mots:  Louis XIV, Versailles, senteurs.

les orangers de versaillesLa jeune, jolie et talentueuse Marion rentre au service de Mme de Montespan, la maîtresse de Louis XIV, au cours de l’été 1674. Son père, jardinier du Roi, lui a permis de connaître les plantes, les fleurs et les herbes, tandis que sa défunte mère lui a légué le goût des lettres. L’affection et l’intérêt que semblent lui vouer Mme de Montespan ne sont que des leurres. Les visites de La Voisin, célèbre empoisonneuse, à la favorite de Louis XIV et les mensonges successifs, sur la création de ses parfums notamment, rendent méfiante Marion quant aux desseins de la favorite. Grâce à son nez elle va déjouer le pire.

Non s’en rappeler la série des « Colombes du Roi Soleil » – dont vous trouverez le résumé du tome 1 ici – j’ai découvert par hasard « Les orangers de Versailles » sous forme de BD et me suis dit, la BD terminée, que décidément la littérature jeunesse française regorge de talentueux auteurs qui auraient plu à la jeune lectrice que je fus.

Accessible dès 10 ans, Les orangers de Versailles invitent à la découverte de la cour royale du Roi Soleil, montrent que l’école et l’éducation étaient quelque chose de rare à cette époque, proposent un panel de métiers, amènent à la découverte des herbes et des senteurs -un prélude au Parfum de Suskind?-, et dénouent les pièges. Avec un côté manichéen que l’on pardonne au rythme d’une enquête sympathique, menée par une jeune fille à qui on aimerait ressembler, cette BD ravira bien des lectrices.

Sur le papier épais, les dessins animent avec douceur le texte, et sont légèrement teintés d’une influence manga où le vert, le bleu et le rouge dominent.

les orangers de versailles

Une belle découverte jeunesse que je recommande!

La trilogie des Orangers de Versailles, en roman: 1. Les Orangers de Versailles, 2.Parfum de meurtre, 3. Pour le cœur du Roi.

Evariste

Evariste, François-Henri DESERABLE, février 2015, Gallimard, collection blanche, 165 pages, littérature française contemporaine.

En trois mots:  République,Théorie de Galois, Amour mortel.

evaristeÉvariste est le premier roman de François-Henri Désérable. J’avais découvert Tu montreras ma tête au peuple, sa première publication de nouvelles, par hasard. J’avais été littéralement séduite par sa plume d’une concision admirable, voire jouissive, et vous invite à lire ma chronique ici. Il me tardait donc de me délecter de sa nouvelle création sur le Rimbaud des mathématiques!

Évariste GALOIS était prédestiné, par son prénom, à une vie talentueuse. En effet, Évariste vient du grec « aristos », « le meilleur ».

Le meilleur il l’a été, bien que son époque n’ait pas eu conscience du génie de ce jeune homme. Né en 1811 à Bourg-La-Reine, anciennement Bourg-Egalité, en région parisienne, il grandit au sein d’une famille d’une modeste bourgeoisie. Adolescent, il intègre le prestigieux lycée Louis le Grand puis l’Ecole Préparatoire (qui deviendra Normale). Jeune homme brillant, il se concentre exclusivement sur les mathématiques sur fond de drame familial. Passionné, il rédige plusieurs mémoires que les institutions perdent. Il déploie, avec la fougue de la jeunesse, une autre passion mordante via son engagement républicain et vit intensément les Trois Glorieuses. Il croise, entres autres, Raspail et Dumas. Sa dernière passion se portera sur une femme, Stéphanie, qui le mènera à un duel mortel. C’est la veille de sa mort, du haut de ses vingt ans, en pleine nuit, qu’il rédige en détail sa théorie.

François-Henri Désérable part des éléments réels de la vie d’Évariste et brode habilement sur tout le reste avec son style, sa verve si originale. Il mêle français soutenu et langage trivial ce qui a nécessité, lors de ma lecture, un temps d’adaptation je l’avoue. La conversation qui se veut intimiste, entre lui-même et son lecteur, qu’il appelle « Mademoiselle », ne m’a pas franchement convaincue. Je ne trouve pas que cela soit indispensable pour donner rythme ou respiration au texte. Mais tout à chacun doit se faire son opinion. Cette manière d’interpeller le lecteur n’altère en rien le plaisir de lire Évariste et s’inscrit en toute cohérence dans le roman; il est donc difficile de me justifier sur ce point là.

Évariste est une lecture exigeante qui requiert notre attention la plus accrue, sous peine de relire le paragraphe précédent. Il faut « se donner » au roman pour qu’il nous livre sa substantifique moelle. Mais cela est dans notre intérêt. Faire cet effort permet de saisir les subtilités, jeux de mots linguistiques et clins d’œil à la culture dans sa noblesse la plus pure. Je me suis régalée, plus légèrement, avec des traits d’humour, comme ici:

Le 27 juillet 1830 tombait un mardi. Le 28 un mercredi. Le 29 un roi. (page 68)

ou les personnifications – celle du choléra est ma préférée.

On croise, en suivant la vie d’Évariste, ses contemporains, qui deviendront ou pas de grands personnages avec la postérité, dont les portraits les rendent accessibles et furieusement humains. Grâce aux descriptions de ce contexte historique, notre protagoniste, avec ses sentiments, son lot de difficultés, et ses envies, devient un être familier. A vingt ans on déborde d’énergie, on a des rêves plein la tête, peu importe les siècles! Sa vie, hélas trop courte, a été ponctuée d’un drame familial, de difficultés face au système scolaire et administratif dont les rouages, deux siècles plus tard, ne sont toujours pas huilés, à croire que c’est l’apanage du service public, de deux séjours en prison et d’un amour mortel. Il fallait donc lui rendre hommage, à ce génie des mathématiques, à ce jeune homme passionné et romanesque, qui a eu une vie bien remplie en si peu de temps. Pourquoi donc le « Vieux » a-t-il décidé de le rappeler à lui si jeune?

« Musulman » Roman

« Musulman » roman, Zahia RAHMANI, mars 2005, Sabine Wespieser éditeur, 145 pages, littérature française contemporaine, mention spéciale du Prix Wepler en 2005.

En trois mots: identité, immigration, insertion.

musulman

Retenue prisonnière au cœur du désert, la narratrice use de la seule liberté qu’elle n’a jamais possédée: sa pensée. Elle, qui a passé sa vie à fuir l’étiquette « arabe » dans laquelle elle ne se retrouvait pas, la voilà maintenant victime malgré elle d’un conflit qui la dépasse. Parce que née sur une terre dite « arabe » donc « musulmane » elle ne peut être que « terroriste ».

Arabe, elle ne l’est pas. Kabyle, elle l’est. Ce n’est pas pareil. Ses parents ont fui l’Algérie au moment de la guerre. Ils se sont réfugiés en France. Il a fallu troquer  la langue des berbères « langue orale, langue de contes, de récits d’ogres et de légendes » pour la « langue d’Europe », le français. Adulte, elle est de nouveau stigmatisée, cataloguée « Arabe ». Ses racines sont bafouées. Elle décide qu’elle sera apatride et se réfugie dans l’étude. Là encore la violence la rattrape, sa présence gêne. Alors, sa dernière fuite en avant se fait dans le désert. Le désert c’est l’immensité de la paix et de la solitude. Et pourtant…

« Musulman » Roman, dix ans après sa publication, s’inscrit dans une actualité bouillonnante.

C’est un roman qui  interpelle, interroge, et soulève des questions simples aux réponses complexes. Qui est-on quand on quitte sa terre natale? Comment est-on considéré dans sa terre d’accueil? Changer de pays est-ce nécessairement renier une partie de soi? Pourquoi la terre d’accueil vous colle-t-elle une étiquette?  Pourquoi se justifier sans arrêt?

Dans une langue poétique et languissante, la colère retenue de la narratrice se distille progressivement. Il y a un furieux besoin de s’opposer à l’amalgame arabe – musulman. Besoin individuel tout d’abord, afin de trouver sa place, son identité dans une société qui n’est pas celle de sa naissance. Puis un besoin sociétal de reconnaître ces immigrés comme des êtres humains en tant que tels, indépendamment de leur histoire. Il ne s’agit pas de renier leurs origines, certainement pas, il faut accepter les différences; il s’agit de ne pas juger et de prendre conscience que les sentiments sont universels.

« Musulman » Roman place le couple « intégration – tolérance » au cœur de la quête identitaire.

 A l’heure où les amalgames sont vifs,  à l’heure de la mondialisation où l’autre fait encore peur, ce livre rappelle que nous sommes tous, en premier lieu, des êtres humains…