Et tu n’es pas revenu, Marceline LORIDAN-IVENS

Et tu n’es pas revenu, Marceline LORIDAN-IVENS, Judith PERRIGNON février 2015, Grasset, 107 pages, littérature française contemporaine, témoignage autobiographique.

Notes liminaires: A l’occasion de la sortie en poche de ce livre, le 24 août 2016, je me suis dis que c’était l’occasion de mettre à jour cet article en sommeil depuis bien trop longtemps. Il est délicat de commenter un témoignage d’une telle puissance. Plus d’un an après sa lecture, ce livre me hante et je vois encore les yeux pétillants de ce bout de femme interviewée par François Busnel… La vie est précieuse, ne l’oublions pas.

et tu n'es pas revenu

 Quatrième de couverture: « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Mon avis: Et tu n’es pas revenu est une lettre d’amour, de manque, d’absence, qu’adresse Marceline déportée en même temps que son père, à ce dernier, qui est mort dans les camps de concentration.

Elle aura attendu plus de soixante-dix ans avant de coucher sur le papier ses nœuds qui l’ont empêchée de vivre pleinement et qui l’enserrent encore.

Il y a eu la vie avant, pendant et après. « Avant » c’était une famille unie, aimante. « Pendant » a été l’arrestation de Marceline et de son père jusqu’à l’arrivée à Auschwitz – Birkenau, un « Pitchipoï » de l’enfer. Shloïme qui se traduit par Salomon a été envoyé à Auschwitz tandis que Marceline est partie à Birkenau. Ils étaient à côté, et si loin; elle n’a jamais eu conscience de cette proximité au moment de leur enfermement. « Après » a été la reconstruction de cette jeune femme. Le retour à la société en plein déni. La famille qui n’est plus. Et la peur de grossir. Et le traumatisme dans la profondeur de son âme. Marceline choisira de ne pas être mère.

Les pages se tournent délicatement. Les larmes ont roulé sur mes joues tandis que je lisais ce livre dans le métro. Je me rappelle le regard des gens interloqués. Moi j’étais loin à ce moment là… Pourtant, ce livre n’est pas larmoyant, loin de là. Il y a beaucoup d’émotion qui s’en dégage, ce que nous savons de cette période par ailleurs fait le reste.

Merci chère Marceline de nous conter votre vie, de laisser une trace de ce que vous avez traversé, la mémoire des hommes est si courte… 

Impossible de passer à côté, il faut le lire, par respect et/ou devoir. Un livre qui m’a retourné le ventre. 

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Val de Grâce, Colombe SCHNECK

Val de Grâce, Colombe SCHNECK, août 2008, Stock, 139 pages, littérature française contemporaine. Rentrée Littéraire 2008.

En trois mots: Souvenirs, Famille, Page qui se tourne.

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Sous ce titre Val de Grâce (hum…l’hôpital?) et sans quatrième de couverture, hormis une phrase « Est-ce qu’on me pardonnera d’avoir été aimée à ce point? », se cache la madeleine de Proust de l’auteur. Je ne savais pas à quoi à m’attendre et j’ai aimé la découverte du bouquin sans savoir où j’allais!

J’ai lu rapidement des critiques plutôt moins bonnes que bonnes. Moi, j’ai passé un bon moment, et sans pour autant parler de coup de cœur, il y a chez Colombe Schneck ce petit quelque chose qui me plaît. Les mots simples et les phrases ciselées laissent toujours une double lecture: celle que l’on lit et celle que l’on ressent.

Retour en enfance nostalgique, ses souvenirs sont de l’or au cœur de l’appartement familial du Val de Grâce qu’il a fallu vendre après le décès de sa mère.

Elle se revoit enfant dans cet appartement cossu et atypique dans sa décoration. Du vert, du rose et du beige couvrent les murs tandis que le canapé en cuir est lacéré des griffes de chat. Elle revit son passé de petite fille avec la gouvernante, Mme Jacqueline, la boulangerie en accès illimité, son voyage en Ecosse ou aux Etats-Unis, ses livres qu’elle aime, les invitations à tire-larigot… Parce que c’est son monde à elle, de petite fille que l’on veut protéger, qui se dessine entre Val de Grâce et le jardin du Luxembourg; il s’agit de son territoire à elle, le reste n’existe pas lorsqu’on est qu’une enfant de toute façon. Il y a eu l’opulence et une période de vache maigre dont ses parents l’ont tenue éloignée. Parce que l’enfance se doit d’être naïve et de rêver jusqu’au moment où l’on entre dans le monde des adultes. Parce que ses parents, enfants juifs au moment de la seconde guerre mondiale, qui n’ont jamais pu vivre cette période d’innocence et d’insouciance, l’ont offerte à leurs enfants.

Certains jugent qu’elle n’est qu’une gosse de riche. C’est trop réducteur. Il y a une prise de conscience chez l’auteur qui se regarde petite et ne se ment pas sur ses caprices. Avec la vente de Val de Grâce puis le départ de Raspail, quartier où elle a vécu adulte, elle accepte d’être désormais orpheline, digne héritière morale de ses parents qui lui ont donné la liberté, celle de penser et de faire.

Une enfance dorée et privilégiée, certes, mais qui cache un besoin de prendre une revanche sur la vie. Et c’est réussi. 

Dix-sept ans, Colombe SCHNECK

Dix-sept ans, Colombe SCHNECK, février 2015, Grasset, 91 pages, littérature française contemporaine, témoignage autobiographique.

En trois mots: liberté, adolescence, avortement

 

17 ans Quatrième de couverture: « On m’a élevée ainsi: les garçons et les filles sont à égalité. Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. C’est faux. Je suis une fille, pas un garçon. J’ai dix-sept ans, mon corps me trahit, je vais avorter. J’y pense toujours, je n’en parlerai jamais à personne. Parfois je ne suis pas loin de dire le mot, de le partager avec une amie proche. Et puis non, je renonce. Pourquoi ce silence? »

Mon avis: Colombe SCHNECK en quelques pages, quelques mots, couche sur le papier un événement douloureux de sa vie – l’avortement de ses dix-sept ans tenu jusqu’à présent secret et avec lequel elle a appris à vivre – avec une intensité remarquable.

Issue de la génération soixante-huitard, la liberté a guidé la jeune parisienne qui s’épanouit totalement dans sa vie d’adolescente. Elle ne connaît pas d’obstacle, la vie lui sourit en cette fin 1984 à l’aube du bac: une famille aimante, aisée, un réseau, des projets, un mec, les débuts de sa vie sexuelle, une visite chez le gynécologue, une pilule à prendre tous les jours…et puis l’oubli du petit cachet qui va lui rappeler qu’elle est une femme, passage violent entre deux périodes de la vie. Elle souhaite avorter. Ses parents la soutiennent malgré des loupés. Après l’opération tout redevient « presque » comme avant. Elle apprend à vivre avec son choix, son « absent ». Elle avance puis fonde sa famille avec ce pincement qui doit être propre à une femme qui a avorté.

Son témoignage est touchant; elle ne donne ni dans le tragique ni dans la légèreté que certains pourraient lui prêter en première lecture; je trouve au contraire qu’elle donne le ton juste et qu’elle en parle aujourd’hui, soit trente ans après les faits, avec le recul nécessaire, seul héritier du travail qu’elle a pu faire sur elle.

A ceux qui envisageraient de revenir sur un acquis social fondamental, un droit propre à la femme, ce livre permet de rappeler que « l’avortement de confort » n’existe pas. On ne ressort jamais indemne de ce choix.

Un livre sensible où les pages se tournent toutes seules. Un témoignage à offrir à sa fille en même temps que la première visite chez le gynéco. Un témoignage écrit par une femme pour les femmes.