Un conte de deux villes

Un conte de deux villes, de Charles Dickens, préface de Jean Gattégno, Folio, 418 pages.

  • conte de deux villeRésumé: Seul roman historique de Charles Dickens, Un conte de deux villes, écrit en 1859, met en parallèle Londres et Paris à la fin du XVIII° siècle. Il s’agit ici de mettre en avant la Révolution française, les personnages créés par l’écrivain, bien qu’importants, lui permettent d’aborder l’avant et pendant Révolution. Il n’en demeure pas moins vrai que les protagonistes ont des profils psychologiques riches et variés qui donnent énormément de saveur au texte. Le personnage central est le Dr Manette, appelé aussi le Dr de Beauvais, un français, qui est le satellite autour de qui gravite l’ensemble des autres personnages. Il a été incarcéré – à tort apprendrons-nous par la suite- en France, à la prison de la Bastille au 105, Tour Nord. A sa sortie de prison, il ira chez son ancien domestique, M. Défarge, cabaretier de métier, époux de Mme Défarge qui se plaît à tricoter, et exercera le métier de cordonnier enfermé dans un appartement , rue du faubourg St Antoine. Les isolements successifs seront à la fois sa force et sa faiblesse. Sa fille, la belle et tendre Lucie, qu’il n’a jamais connue, accompagnée de Jorvis Lorry, un banquier de la renommée banque Tellson de Londres, viendra le chercher et le ramener non seulement en Angleterre mais aussi à la vie! M. Lorry se caractérise essentiellement par son professionnalisme et sa loyauté envers son employeur. Les Manette et M. Lorry seront amenés à témoigner lors d’un procès d’un certain Charles Darnay, de nationalité française, à Londres, pour avoir voyagé avec ce dernier lors de leur retour. Le jeune homme, semble subjugué par Lucie alors même qu’il risque la peine de mort. Cet événement marque le début de leur idylle qui aboutira à leur mariage. C’est également lors de ce procès que nous rencontrerons Sydney Carton, homme travaillant dans l’ombre de M. Stryver, avocat aux dents très longues
    qui défendent l’accusé Charles Darnay. Stryver aime appelé son acolyte le « chacal » car Carton est un ivrogne, bourru, mal aimable qui cache une sensibilité considérable sous cette carapace qui se révèle au fur et à mesure de l’histoire bien évidemment. De l’autre côté de la Manche, nous assistons aux brimades quotidiennes du peuple français, dont les Défarge sont l’illustration de la grogne montante jusqu’à ce que la révolution prenne définitivement forme. Contre toute attente, un cas de force majeur c’est à dire une question de vie ou de mort, ramène Charles Darnay en France, dont la véritable identité est mise à jour par les citoyens révolutionnaires. Descendant de l’aristocratie française, il est jeté en prison en attendant son procès. Ayant quitté secrètement Londres pour ne pas inquiéter sa famille dans cette affaire, cette dernière suivra sa trace afin de le sauver. Et tout ce monde, auquel il convient de rajouter Jerry Cruncher, homme à tout faire de M. Lorry et Miss Pross, dame de compagnie de Lucie, va être lié à tout jamais dans un fait historique majeur, animé sous la délicieuse plume de Charles Dickens.
  • Mes impressions: Que dire de ce texte magistral… Si en lisant De grandes espérances j’avais eu du mal à pénétrer dans l’histoire, il n’en a rien été avec Un conte de deux villes. Dès le début, Dickens nous happe dans son histoire ainsi que dans l’Histoire; j’ai fait un bon de quelques siècles et ai vécu le temps de ma lecture en cette fin du XVIII° siècle tant à Paris qu’à Londres. Cependant, Paris et Bastille sont davantage au coeur du livre: Paris, la sanguinaire et Londres le refuge. A travers ses personnages, l’auteur peint une partie des relations pécuniaires qui liaient les deux capitales au travers de la Banque Tellson représentée par Jorvis Lorry mais aussi nous fait vivre cette période charnière entre les deux régimes en scindant son oeuvre en trois livres. Il s’écoule 14 ans entre le livre I, qui s’ouvre sur l’an 1775 en Angleterre et le livre III qui se termine par l’année 1789, en France. De cette manière, nous faisons connaissance avec l’ensemble des protagonistes, avant d’atteindre le point de non retour, qui explique les différents comportements qu’ils auront: le « avant révolution française » et le « pendant révolution ». Dickens joue avec les rebondissements mais annonce également la couleur des événements à venir; si vous avez envie de vous plonger dans ce livre, je me permets de vous conseiller, pour profiter pleinement de votre lecture, d’être extrêmement attentif au moindre détail qui se révélera capital par la suite: tout a un sens, tout s’explique, le scénario est extrêmement bien ficelé, faites confiance à M. Dickens!

En France, il est principalement question de la prison de la Bastille qui jouxte une rue qui s’appelle la rue du faubourg Saint-Antoine. Et ce quartier, pour y avoir travaillé un certain temps je le connais bien étant donné le nombre de fois que je l’ai arpenté! Cela à contribuer à me rendre vivant le décor peint par Dickens, à m’imaginer cette rue pavé, crasseuse où pullule la vermine, où les gens crèvent dans l’indifférence des dirigeants toujours en s’accrochant à l’espoir du dernier souffle. Le peuple souffre, à faim, est considéré comme un être inférieur, une sous race que l’aristocratie et la royauté étouffent, briment, taxent car le peuple n’a que le droit de payer ses impôts, de subir l’injustice et la corruption (c’est ce qui est arrivé au Docteur Manette) et de mourir en silence. Et ce tableau, cette vie qui ne peut exister, cette rage qui monte progressivement des entrailles, qui est immobilisée dans le tricot de Mme Défarge, prend tout son sens lorsque c’est Dickens qui en parle. Et ce qui est fabuleux, c’est qu’en peignant les conditions de vie du peuple français, Dickens conserve la dignité de l’homme et ne tombe nullement dans le misérabilisme.

Sont présents cependant des sentiments et des valeurs positives telles que l’amour, l’amitié, la loyauté, la sincérité et la solidarité qui donnent un souffle de légèreté à toute cette tragédie.

Paradoxalement, le peuple français qui se soulève, se transformera en bête sanguinaire et infligera non seulement à ses dirigeants mais à d’honnêtes citoyens innocents, ce que justement il ne veut plus; car alors qu’il se bat pour les valeurs d’Humanisme, de reconnaissance, de Justice, sous couvert de la République et de sa devise « Liberté, égalité, Fraternité – ou la Mort », sa justice sera expéditive, seul compte le nombre de tête qui tombe quotidiennement, l’Homme est oublié dans ce chaos; la prise de pouvoir par le peuple, non formé à une telle charge, est un mal profondément nuisible, mais ouvre de meilleures perspectives pour les générations futures: au-delà de toute cette boucherie, c’est l’espoir qui se dessine : « Je vois une ville splendide et un peuple glorieux surgir de cet abîme; et dans ses luttes pour devenir vraiment libre, dans ses triomphes et ses défaites, je le vois expier peu à peu les forfaits de cette époque et de celle qui l’a précédée et engendrée, et les effacer à tout jamais » (page 399)

Son style contribue à rendre passionnant l’oeuvre qu’il nous livre, où la violence est omniprésente. En effet, il personnifie les objets et les choses; par exemple les murs du château du Marquis deviennent humains à la nuit tombée « Pendant trois longues heures, les effigies de pierre de la façade du château regardèrent les ténèbres de leurs yeux aveugles […] Pendant trois longues heures, les pierreux visages d’homme et de lion scrutèrent la nuit noire de leurs yeux aveugles » (pages 148-149) et lorsque le soleil se lève: « Tandis que la lumière augmentait, le soleil effleura la cime des arbres immobiles et empourpra la colline. Dans cet embrasement, les figures de pierre devinrent cramoisies et l’eau de la fontaine rougit comme du sang » (page 149); le sang devient le vin dont s’abreuve inlassablement Dame Guillotine qui est un excellent barbier…En outre, il dé-personnifie les personnages en leur ôtant leur qualité d’homme; une révolutionnaire s’appellera la Vengeance tout simplement, les révolutionnaires hommes, les citoyens, ne seront que des « Jacques », inspirés des jacqueries du passé, distingués par des numéros: Jacques un, Jacques deux, Jacques trois, Jacques mille…

Par ailleurs, un « Dickens » sans satire ne pourrait être un « Dickens »: le premier procès de Charles Darnay à Londres est une égratignure supplémentaire au système judiciaire anglais, tout comme, selon moi, les conditions de la population en France: d’où la nécessité de réformer ces systèmes des deux côtés de la Manche. La France amorce un changement majeur via la Révolution de 1789, mais à quel prix…

Bref, un texte magnifique qui aborde la Révolution française d’une bien meilleure manière que n’importe quel cours d’Histoire, et qui me rappelle que la France a été souvent citée lors du printemps arabe ou de ce qui se passe en Turquie en ce début d’été 2013; une telle boucherie peut difficilement être louable et servir d’exemple; en revanche, nous avons des devoirs, dont celui de mémoire mais aussi de protection d’un système réussi qu’est la République. A lire absolument.

Coup de coeur de mes coups de coeur 2013!

LC organisée par Shelbylee avec d’autres lectrices, dont le nom sera mis au fur et à mesure…et participation au Challenge Gilmore Girls de Touloulou.

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