Initiation à l’histoire de l’art, cycle 2 au Louvre -G. Vigarello n°3/5

Initiez-vous à l’histoire des arts au Louvre

Georges Vigarello, Le corps et le mouvement dans les arts visuels (XV*-XX* siècle)

5 cours d’une heure pour un public non spécialiste.
Lundi 25 mars, Jeudi 4, 11 & 18 avril, Lundi 22 avril, à 19h à l’auditorium du Louvre

Pour la présentation, le programme du Louvre et en savoir plus sur G. Vigarello, je vous invite à cliquer ici

Jeudi 11 avril 2013

Le mouvement comme représentation sociale
                                                                                                                                               Présentation de la séance, document du Louvre distribué à l’entrée (page 6)
 » L’expression est une dimension centrale du mouvement au-delà de sa seule fonctionnalité. Elle est depuis toujours travaillée comme signe, elle oriente la sociabilité, la communication. Elle est code dans la penture antique déjà, dans la peinture médiévale surtout: les gestes, précis et normés ont un sens et peuvent même traduire un sentiment. Ils deviennent autant de rituels dans une culture où l’alphabétisation est peu partagée. A partir du XVIIe siècle dans la peinture dite classique, une insistance toute particulière sur l’âme, plus que jamais « pilote en son navire », donne au thème de l’expression, qui s’apparente à un message venu de l’intérieur, une force intensifiée. Le visage et son jeu de physionomie y trouvent une profondeur renouvelée; émotions et passions nuancent l’esthétique de traits jusque-là ignorés. »  
                                                                                                                                                    Préambule:
Pour le moment, il s’agit de ma séance préférée car liant tous les sujets qui me sont chers. Il  a été question de la société, des moeurs, de l’Homme et de sa psychologie, du sens d’une oeuvre, d’un message véhiculé par l’artiste pour les générations suivantes, bref je me suis régalée et espère vous transmettre à mon tour cette passion qui anime Georges Vigarello et qui captive ses auditeurs!
Car il y a du sens dans le mouvement; intégrer le mouvement aux moeurs c’est révéler l’expression intime et psychologique d’un groupe d’individus.
                                                                                                                                                                 Plan:
I. La culture (les moeurs)
II. Le social notamment les relations différentes qui existent entre les groupes pouvant aller jusqu’à l’affrontement
III. Le psychologique: prendre les données du sujet pour le sujet lui-même.
IV. Le genre
V. L’imaginaire
Concernant les deux derniers points, il va bien évidemment de soi qu’ils sont présents à la fois dans la culture, le social et le psychologique; mais dans la mesure où ils ont des spécificités, il convient de leur octroyer un chapitre.

I. La culture

Mots clés: Intensité, Geste et sens, Grâce, Minutie, Furtif, Érotique
Intensité: c’est la prise en compte de la force par rapport à la dynamique dont l’apogée est atteinte à la Renaissance.
Intensité avec la force chez Le Titien, Abel et Caïn ou Hercule terrassant l’Hydre :XIR26259
hercule et l'hydre
Geste et sens: le mouvement entraîne une dynamique porteuse de sens, on veut apprendre quelque chose à l’autre.
Au Moyen-Age, il est accordé peu d’importance à l’écrit, on privilégie davantage la gestuelle physique via les illustrations.
Annonciation les belles heures du Duc de Berry, peinture médiévale:423px-Belles_heures_jean_duc_de_berry_annunciation
Fra Angelico et sa célèbre annonciation:
la gestuelle de l’ange montre tout le respect qu’il a pour la Vierge
fra angelico annonciation
Chez Jean Fouquet, dans les heures d’Etienne Chevalier: mariage de la Vierge. Elle se marie avec Dieu, d’où la déception des prétendants. Ici, on est dans les premières représentations du gros balourd (homme en bas à gauche) qui se perd dans sa propre graisse => image du physique.
jean fouquet
A la période moderne, c’est à dire à la Renaissance (vers le XVII°s) le geste devient discret, fin , il y a des mouvements de tête qu’il n’y avait pas avant.
Dans les noces de Cana de Véronèse, on peut s’attarder sur quelques détails, certains se penchent vers les oreilles d’autres pour être bien entendus: le geste est donc orienté pour écouter, éveil des sens. Cela est discret mais précis.
noce decana détailnoce de cana
Dans « le déjeuner » de François Boucher, XVIII°s, on découvre l’intimité et l’espace d’un cabinet bourgeois occupé par des nobles:
boucer, le dej
L’intime est favorisé par le plan intérieur des immeubles parisiens ou londoniens (pièces qu se succèdent les unes aux autres): c’est les boudoirs, les salles de lecture…le geste est transformé par rapport au coeur de vie des individus; la gestuelle se précise avec l’intimisme des moeurs: le geste est fin.
Une culture entraîne une transformation de la gestuelle en la précisant , on entre dans la sphère intime avec l’esthétisation du geste d’où la grâce.
Grâce: c’est la cohésion entre le dedans et le dehors
La grâce est un mot présent dans les textes à compter du XVI° siècle.
Ci-dessous, Vénus et Amour de Lambert Sustris: c’est l’arrondi des corps, l’harmonisation et la délicatesse qui procure un sentiment interne de protection (le dedans), qui génère un amour visible de l’extérieur (le dehors, pour le spectateur):
venus_und_amor de
Chez Raphael, la grâce et la beauté sont extrêmement valorisées:
avec sa Madone, on note l’harmonie de la gestuelle (bras droit entoure l’enfant) et le regard qui est porté vers ce même enfant en signe de surveillance maternelle; par le regard, c’est tant l’âme que le corps qui s’expriment.
madone raphael Toujours chez Raphael, Psyché et Vénus où Psyché donne une fiole de beauté à Vénus, qui l’accueille avec joie en levant les bras:
psyché et venus
Minutie:
La minutie n’est pas présente au Moyen-Age: les gestes seront plus précis à la Renaissance, au XVI° siècle. Avec l’émergence des cours royales qui imposent une manière d’être via les gestes d’une communauté, l’individu devient attentif aux gestes qui sont surveillés.
Dans le tableau très connu des « soeurs d’Estrées » attardez-vous sur le geste de la main et des doigts (minutie):
les soeurs d'estrées
Même travail de minutie chez le changeur ou monnayeur avec le mouvement de ses doigts, ainsi que ceux de sa femme qui tourne les pages, le doigts sont longs => c’est l’invention de la légèreté, la délicatesse:
metsyspreteur moneyeur agraandissemt main
Dans une peintre flamande représentant un orfèvre (1489), la minutie est également portée sur la main et la balance:
l'orfèvre peint flamande
A noter: l’universalité du geste qui se différencie selon les cultures.
Furtif: lié au mouvement, le furtif amène à un lieu de réflexion polyvalent et riche et essaie de répondre à la question « Comment montrer l’instant? »
Le XVIII° siècle prend en charge le mouvement pour le traduire: on est au siècle qui fait redescendre le ciel vers la terre.
La beauté furtive est mise en place. La peinture est centrée sur l’instant.
Chez Fragonard, dans le tableau de la « Balançoire », le jet de la chaussure de la dame donne tout le sens du tableau, c’est l’instant qui est saisi et qui souligne le moment.
balancoire
Chez Debucourt, dans « la rose mal défendue » on assiste à la lutte pour obtenir la rose, lutte pour amour? là encore le geste est extrêmement furtif…
rose mal défendue
Debucourt s’est inspiré du tableau de Michel Garnier « la rose faiblement défendue », mais on voit moins la tension gestuelle :
Garnier_Rose
Toujours chez Fragonard, « le baiser dérobé » où le baiser ne dure qu’un instant, la femme l’accepte mais se défend également. Le sens du tableau réside dans la façon dont la femme tire son châle:
1310954-Jean_Honoré_Fragonard_le_Baiser_à_la_dérobée
Le « faux pas » de Watteau, représente des fiancés. En commettant un faux pas, la femme se rapproche de l’homme, et elle est retenue par la main de l’homme dans son dos:
faux pas de watteau
Érotique: parler d’érotisme, c’est évoquer la sensibilité, la sensualité.
Les gravures érotiques du XVIII° siècle sont à l’origine de l’invention de l’aspect érotique. Parfois, il y a des scènes de tension qui intègrent du furtif érotique.
C’est par exemple le cas des « deux amants » de Jules Romain (1525), où l’épouse cachée derrière la porte, regarde:
deux amants
Dans « l’instant désiré » de Fragonard, le sens du tableau est révélé par le corps, et le rose des joues:
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Tandis que dans « la chemise enlevée » -toujours de Fragonard- l’érotisme est mis en avant par le geste du bras qui ôte la chemise et dénude le corps:
1310952-Jean_Honoré_Fragonard_la_Chemise_enlevée

II. La société

Mots clés: Quotidien, Domestiques, Fêtes, Jeux.

Dans ce point, nous allons nous pencher sur la manière dont les groupes sociaux se distinguent voire s’affrontent dans leur quotidien (le mouvement est-il distingué?); chez les domestiques (peut-on parler d’un mouvement de domesticité?); dans les fêtes et les jeux où la tradition peut être différente de l’évolution de la société.

Quotidien: la représentation du quotidien devient quelque chose de net au XV° siècle:

* c’est d’abord des oppositions quotidiennes de classes sociales:

Dans le livre de chasse de Gaston Phébus, comte de Foix, l’opposition est représentée de la manière suivante: en haut, on a le Seigneur qui dirige la chasse, alors qu’en bas il y a les hommes qui l’accompagnent. Le quotidien se pose ici dans la manière dont mange les hommes. A côté du Seigneur, un homme à gauche non identifié car il pourrait être aussi bien un médecin qu’un prêtre, à un geste d’interdit afin d’indiquer au Seigneur de ne pas manger plus que de raison; en dessous, les accompagnateurs s’adonnent eux à la gloutonnerie en dévorant la nourriture à pleine main: 2 types de gestualité pour 2 types de classes sociales.

chasse de gaston phebus phebus banquet

Chez Jordaens, dans « le Roi boit » tout n’est qu’opulence, la fève a été tirée et le Roi boit, grossier et sale, on essuie les fesses d’un enfant; tout est débordement.

jordaens-beankin

* mais c’est aussi des différences qui intéressent en raison de la diversité: la diversité sociale est totalement symbolique d’une époque: au XVIII° siècle le regard travaille et s’interroge…

Domestique: le mouvement de la soumission est systématiquement présent en peinture.

Soit la femme est soumise comme chez les « soeurs d’Estrées » avec la femme au fond, au milieu, en robe rouge, qui est courbée sur son ouvrage.

les soeurs d'estrées

Soit c’est le ou la domestique qui est TOUJOURS en position courbée comme l’illustre la Vénus d’Urbino du Titien avec la domestique, femme agenouillée au fond du tableau qui tire de l’eau:

venus d'urbin titien

Fêtes: elles sont distinguées ou non. En effet, chez les nobles, la danse est représentée par un corps rigide mais léger, où la minceur de la  femme est mise en avant (cf taille de guêpe):

« Ballet du mariage du duc de Joyeuse » (1581):

300px-Wedding_ball_of_the_Duc_de_Joyeuse,_1581

ou ci-dessous un ballet de cour chez les Valois, dont le détail et la précision de la position des pieds est intéressante:

bal_valois_volte

Avec le graveur Abraham Bosse, bnf, il existe une représentation fidèle et réaliste des fêtes:

abraham bosse

Dans « la danse paysanne » de Rubens on observe une frénésie qui se laisse prendre par la truculence:

rubens danse paysanne

Jeux:

Le XVI° siècle est le siècle des tournois, de l’affrontement; le jeu se confine au combat et va être interdit.

tournoi roi rené

En revanche, au XVII° siècle, la violence n’est plus à l’ordre du jour chez les nobles, les armes sont purement symboliques. Par ailleurs, les habits fastueux ne permettent plus le combat violent. En revanche, dans les jeux populaires cette violence est encore tolérée. C’est par exemple le cas de la soule, ancêtre du rugby, qui amène à l’histoire du geste violent.

la soule

III. La psychologie

Mots clés: Passion, Intime, Maniérisme

Le mouvement peut être porteur de l’attention de l’individu.

Passion: les passions se caractérisent par les mouvements des visages.

Chez Testelin, détail des visages de la peinture « Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie royale des sciences »:

testelin

ou encore chez Caravage, mouvement sur le visage ouvert -ici l’horreur-

caravage

Intime:  c’est un nouvel intérêt psychologique qui apparaît en même temps que les lieux intimes, où le geste est entre soi et soi:

Le cabinet de lecture: ici, cabinet de lecture des chiffonniers:

220px-Cabinet_de_lecture_des_chiffonniersLa toilette, comme la toilette intime (1742) chez Boucher. Ici ce n’est pas scabreux, c’est le rapport entre soi et soi, le geste est nouveau:

toilette intime de boucer

Maniérisme: Le XVI° siècle amène le geste du précieux où on accentue les manières.

« Mars et Vénus surpris par Vulcain »:

mars et vénus surpris par vulcain

IV. Le genre

Il est question ici du rapport homme/femme, où la femme se trouve dans un rôle de domestique, et donc où elle est confrontée à la violence (cf « histoire du viol » par Georges Vigarello chroniqué chez Marie).

Illustration par Rubens avec « l’enlèvement des filles de Leucippe »: la chair des hommes est rouge en opposition à celle des femmes qui est blanche.

rubens enlevement

L’opposition homme-femme est également révélée par les jeux. Les jeux des hommes sont caractérisés par l’activité, la violence tandis que les jeux des femmes n’existent pas ou présentent des situations statiques.

Grâce au « Cabinet de modes », aux alentours de 1785, on se fait une idée précise sur la femme en promenade; une telle sortie est assimilée à un jeu de dames avec les accessoires adéquates composés de bâton et robe légèrement relevée.

cabinet des modes présentation txt cabinet des modes promeneuse

A noter qu’il y aurait un travail à faire sur le mouvement féminin et son évolution, car à travers l’évolution du mouvement féminin c’est les transformations du statut de la femme qui apparaissent…

V. L’imaginaire

Il est entendu ici que le mouvement introduit quelque chose, comme une image, du faire et de l’imaginaire.

Mots clés: double, pouvoir et représentation du pouvoir, l’occulte

Le double: tout mouvement est double.

Par exemple, si on veut représenter le paraître, le corps aura une certaine posture en avant tandis que la tête sera légèrement en arrière: la vue de cette posture va induire une dimension mentale propre à l’imaginaire.

Le pouvoir:

Charles Quint du Titien: le chevalier doit être sur son cheval armé de sa lance pour représenter son pouvoir, c’est l’image qui est faite du pouvoir au XVI° siècle: un chef de guerre.

Titien charles quint 1538

Plus tard, au XVII° siècle, le pouvoir sera toujours représenté par l’Empereur ou le Roi, mais qui ne pourra plus apparaître comme un chef de guerre. Seuls ses équipements seront les symboles soumis à l’histoire afin de rappeler cette position de guerrier. Le corps quant à lui, est la réalité.

C’est la statue de Louis XIV sur son cheval, à l’entrée de Versailles:

ce qui est réel: c’est le Roi sur son cheval, qui conduit ses troupes du bout du bras avec un bâton, orné d’une perruque: désormais, c’est une scène du pouvoir civil et administratif qui se joue et non du pouvoir militaire.

louis 14

louis 14 2

L’occulte: c’est le mouvement qui traverse en permanence le tableau

Avec « les damnés » de Signorelli, le spectateur a le sentiment de chute:

les damnés signorelli

Dans « l’assomption » du Titien, c’est au contraire le sentiment de hauteur, d’élévation qui domine:

asomption titien

Conclusion:

Le mouvement est une variété de qualités.

Le mouvement donne des repères historiques.

Le mouvement crée des oppositions universelles, oppositions sociales.

Le mouvement fait appel à l’imaginaire.

Mes impressions:

Cette séance est sans conteste ma séance préférée dans la mesure où c’est la société dans ses us et coutumes, son évolution, qui est passée au crible en étudiant le mouvement. Ce sujet est extrêmement passionnant et me rappelle les cours de sociologie de mon parcours académique. De plus, il est formidable d’observer la société via les peintures et il est intéressant de voir la position de la femme et son évolution, mais je vous en reparlerai un peu plus tard…

 

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2 réflexions sur “Initiation à l’histoire de l’art, cycle 2 au Louvre -G. Vigarello n°3/5

  1. Je regrette d’avoir raté celle-ci. du point de vue des oeuvres commentées, c’est celle qui m’aurait le plus plu, même si les deux dernières ont été très intéressantes.
    merci pour ce compte-rendu!

    1. C’est comme ça…J’aime beaucoup Fragonard et il y a tellement de choses à en dire! Mais tu as une super copine qui te fait des comptes rendus fidèles alors c’est presque comme si tu y avais été! 🙂

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