« Parce qu’un camélia peut changer le destin »

L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, folio, 410 pages.

J’avais repéré ce livre dès sa sortie en 2006 car je trouvais le titre vraiment sympa et la quatrième de couverture me tentait bien. Pourtant mon sixième sens de lectrice a fait que je ne l’ai jamais acheté -mais toujours gardé dans un coin de ma tête- jusqu’au jour où Marie a publié un billet sur ce livre http://mesaddictions.wordpress.com/2012/11/23/lelegance-du-herisson/#comment-2238, qui m’a donné envie de le lire là-maintenant-tout-de-suite!

Je suis ravie que mon sixième sens de lectrice m’ait freinée car je ne crois pas que je l’aurais autant apprécié: ce livre est une réflexion sur la vie et nécessite une certaine maturité pour en retirer la substantifique moelle. Je pense le relire dans quelques années, car je suis sûre d’être passée à côté de pleins de choses tant il est complexe. D’après ce que j’ai lu, ce livre a fait couler beaucoup d’encre: soit on l’aime, soit on ne l’aime pas. Moi je l’ai tout simplement adoré parce que ce livre m’a touché! Il reflète un peu mon état d’esprit du moment et traite de tout ce qui m’intéresse:

– la société avec les questions d’ascension sociale, de préjugés, d’éducation mais aussi sur le respect, la solidarité, l’amitié et l’amour générés par lien social.

– l’art avec la littérature, le cinéma, la peinture.

Je me suis gardée d’aller lire tout ce qui a pu être écrit sur ce livre afin de me faire ma propre opinion que je vais vous livrer ci-après.

  • Résumé de l’histoire:

élégance du hérissonNous sommes au 7 rue de Grenelle à Paris -quartier très chic- dans un splendide hôtel particulier de six étages que se partage 8 familles extrêmement aisées: les de Broglie, les Arthens, les Josse, les Pallières, les Meurisse, les Badoise et les Saint-Nice. L’entretien courant de l’immeuble est assuré par la concierge Mme Renée Michel, veuve de 54 ans, qui est le stéréotype même de la concierge que d’aucun qualifierait d’insipide tant physiquement qu’intellectuellement. Les allers et venues ainsi que la vie de cet immeuble sont le fil conducteur de l’histoire et amènent diverses réflexions posées par les 2 voix du livre. Car les pérégrinations du 7 rue de Grenelle sont relatées par Renée, la concierge, et Paloma Josse, 12 ans, la cadette des Josse. Bien que dans la première partie du roman Paloma et Renée ne se côtoient guère, elles présentent plusieurs points communs. En effet, leurs pensées respectives se suivent car non seulement elles sont toutes les deux intelligentes mais portent un regard critique sur le monde qui les entoure. Elles sont tout d’abord intelligentes; Renée est autodidacte et je suppose que Paloma est une enfant précoce ou du moins a un fort QI. Le regard critique, au sens de critique constructive, est toujours justifié et donc légitime puisque expliqué et nous permet peu à peu de les apprécier chacune à leur manière. Renée, qui incarne la sagesse et l’expérience, est davantage dans la prise de distance dans ses réflexions, tandis que Paloma est brute de décoffrage, plus incisive et revendicative comme l’est une adolescente dans sa phase provocatrice de mal être. Cependant, personne ne soupçonne un temps soit peu l’intelligence qui les habite car disons-le Renée n’est qu’une concierge et Paloma, qu’une adolescente. De plus, toutes les deux travaillent à garder secret leur intelligence. Renée, issue d’un milieu défavorisé, souhaite coller à l’image de la concierge insipide pour mener sa vie comme elle l’entend sans attirer les regards sur elle, à moins qu’elle se soit résigner à jouer le rôle que les autres attendent d’elle; Paloma quant à elle ne trouve pas sa place dans la société, aussi a-t-elle décidé de se suicider à son prochain anniversaire mais mène deux analyses avant de mourir. Sa première analyse porte sur ses propres réflexions internes appelées Pensées profondes. Sa seconde analyse porte sur le monde extérieur, c’est ce qu’elle appelle son Journal du mouvement du monde. 

La mort de M. Arthens, célèbre critique gastronome et propriétaire d’un appartement, va être l’élément charnière de l’histoire. Sa fille va vendre l’appartement qui va accueillir un nouvel habitant du nom de Kakuro OZU. Ce charmant japonais va émoustiller les dames du 7 rue de Grenelle et va se lier d’amitié avec Paloma et Renée qu’il va percer à jour. Pour la petite anecdote Renée a un chat qui se nomme Léon en hommage à Léon Tolstoï; ce premier indice va fortement intéresser Kakuro et va l’inviter à se rapprocher de Renée, dont il va révéler la beauté intérieure avant de mettre en lumière la beauté extérieure. Par ailleurs, les deux femmes vont se découvrir et se lier d’amitié. Chacune d’elle va apprendre à vivre (oui, à vivre) au contact de Kakuro OZU qui est une véritable bouffée d’oxygène.

Je vais m’arrêter là pour ne pas dévoiler le reste du roman. Je préciserai juste que la toute fin est tragique et qu’on n’imagine pas une seconde un tel dénouement…

  • Mes impressions: Ce livre ne se lit pas au premier degré, parce que la vie d’un immeuble et de ses occupants n’est pas transcendant en soi…Il suffit d’observer nos voisins et d’être à l’écoute des potins du coin, et non de se plonger dans un bon bouquin, pour assouvir cette forme de curiosité. Il faut aller au-delà du texte, mais pas de panique, les choses se font naturellement, c’est ce qui est extraordinaire! Chacun peut réfléchir et y aller de son interprétation, car l’auteur ne s’immisce pas dans notre cerveau, elle disperse des concepts mais nous laisse libre dans notre façon de penser. Pour moi, chaque mot a été soigneusement sélectionné et donne toute la profondeur aux réflexions de Renée et Paloma. Les premières réflexions de Renée m’ont révoltée: cette femme brillante et attachante subit le poids d’une société qui se permet de juger les individus sans les connaître, uniquement au regard de leur condition sociale et du métier qu’ils exercent. Cela reflète bien notre société individualiste qui définit la valeur d’un humain en fonction de son métier et non de lui-même. Cet état de fait m’exaspère au plus haut point car il est débile et réducteur de jauger l’autre sans le connaître, et de le classer dans la catégorie « digne d’intérêt » parce qu’il est médecin, avocat ou chef d’entreprise ou dans celle « du pauvre insignifiant qui ne comprend rien à la vie » parce que sa profession est dite moins noble par la société. Renée est concierge. Cela signifie-t-il que Renée, l’être humain, est incapable de penser et ressentir les choses comme M. Arthens, le critique gastronome? Cela signifie-t-il que Renée est analphabète et que son unique loisir se résume à regarder les « feux de l’amour »? Renée est veuve. Cela signifie-t-il que la vie de son défunt mari était moins importante que celle de M. Arthens? Cela signifie-t-il que sa souffrance de femme est moins importante que celle de la famille Arthens? Tant que la société continuera à penser de la sorte, que les moeurs n’évolueront pas, de mon point de vue, la vie en société sera toujours confrontée à plusieurs clivages qui expliquent en partie le mal être dont tout le monde parle…Les habitantes du 7 rue de Grenelle sont absolument irrespectueuses vis-à-vis de leur concierge et de leur femme de ménage. Où est la politesse dans tout cela, à défaut du respect de l’autre être humain? Il y a tellement de choses à dire sur le sujet que je vais m’arrêter là dans mes pensées profondes…et en profiter pour rebondir sur les pensées profondes de notre autre protagoniste, Paloma. Paloma observe et analyse tout ce qu’elle voit et ne se retrouve pas dans les conventions admises et édictées par la société. Ses réflexions du haut de ses 12 ans ne me semblent pas celle d’une adolescente de cet âge, je lui aurais davantage donner une quinzaine d’années, mais admettons. Paloma m’a fait rire. Elle a l’art de mettre mal à l’aise les adultes -je pense notamment à sa séance chez le psy de sa mère ou au cours de français où elle scotche son professeur- mais soulève des questions actuelles telles que « Faut-il constamment emmener son enfant chez le psy-quelque chose dès lors qu’il ne va pas dans votre sens? Ne faudrait-il pas envisager dans un premier temps de discuter avec lui? »  « Est-ce que certains professeurs ne pourraient-ils pas se remettre en question et s’adapter à leurs élèves? Les pousser vers le haut quelque soit leur niveau? Quid de la place de l’éducation nationale? »

Mais ce livre ne se résume pas non plus à ces questions sociétales, il parle de sentiments, déborde d’émotions, est un traité de tolérance tous pareils et tous différents, évoque les amitiés naissantes, et caresse l’amour.

Bref, si vous avez eu le courage d’aller jusqu’au bout de ce long billet c’est peut-être qu’à mon tour je vous aurais donné envie de le lire là-maintenant-tout-de-suite…

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15 réflexions sur “« Parce qu’un camélia peut changer le destin »

  1. Je suis ravie de t’avoir donné envie de le lire « là maintenant tout de suite » et encore plus qu’il t’ait autant plu! Comme tu le soulignes, il est d’une grande richesse dans les réflexions qu’il soulève, ce qui explique sans doute en partie que je ne me lasse pas de le relire!

    1. En fait, je ne m’attendais pas à cette fin là, donc plutôt surprise que dérangée! J’ai vraiment apprécié ce roman, en revanche il est vrai qu’il faut être dans un certain état d’esprit pour le lire (je dis ça, car je ne l’aurais pas reçu pareil si je l’avais lu à un autre moment de ma vie); j’ai adoré la critique sociale et tous les messages subliminaux même si je pense être passée à côté de plusieurs concepts…

      1. Du tout! Comme toujours, quand j’ai voulu y aller, il n’était plus à l’affiche. Mes amies l’ont trouvé en dessous du livre. Tu l’as vu, toi?

      2. Mitigé en effet. Je trouvais que cet étalage de savoir était disproportionné par rapport aux personnages et circonstances. J’avais l’impression d’être à des réunions de gens élitistes qui utilisent des mots et des expressions propres à un milieu pour mieux en rejeter d’autres. Je fais une légère digression. Noam Chomsky, grand sociologue américain parle de cet excès de langage pour mieux différencier les gens par statut social. Lui critique un système et tous le monde ou presque peut comprendre ces ouvrages.
        Un côté prétentieux qui m’a beaucoup ennuyé dès le début du livre.

      3. Je ne pense pas que l’auteur a voulu mettre en avant une classe sociale plutôt qu’une autre…bien au contraire, j’ai ressenti que c’était aussi un pied de nez à ceux qui se sentent supérieurs aux autres, et que la connaissance, le savoir, est indépendant de sa classe sociale, de son âge…, la société actuelle -qui marche sur la tête selon moi- oublie qu’une situation professionnelle n’est pas synonyme de réussite ou de non-réussite, on juge sans connaître avec des a-priori.
        Muriel Barbery en fait la démonstration dans le choix de ses personnages; curieusement, ce côté prétentieux m’a bien amusé. Quoi qu’il en soit, ce livre a fait couler beaucoup d’encre.

      4. il se vend encore comme un incontournable. J’ai bien aimé malgré une grosse difficulté à rentrer dans le livre. Il m’a fallu au moins 50 pages pour y rentrer et ne plus être exaspéré par la suffisance des personnages. J’avais tellement envie de bâffer la gamine et la concierge qui veut jouer sur les deux genres, le cliché de la concierge et l’intello. Arrg. Une fois, le parti prie accepté, j’ai pu rentrer dans le livre. Mais l’exaspération revient à la fin avec paf le chien.

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