Des envies de découvrir l’histoire de l’art-2

Jeudi 15 novembre  2012: Pigments et colorants par Michel PASTOUREAU, auditorium du Louvre dans le cadre de l’initiation à l’histoire des arts.

La conférence de ce jeudi a davantage porté sur l’étude des pigments que celle des colorants qui sera évoquée la semaine prochaine (jeudi 22 nov) avec Pratiques et codes vestimentaires.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il convient de se mettre d’accord sur le vocabulaire:

définition du pigment au Moyen Age (MA): un pigment est une matière qui suscite une grande sensibilité au MA.

En effet, durant la période médiévale le génie de l’artiste est inconnu, seuls les pigments intéressent. C’est pourquoi il faut apprécier le système de valeur qui court du MA jusqu’au XIVème siècle pour mieux comprendre les oeuvre de cette période:

1. Matière

2. Rapport à la lumière, l’éclat, la clarté. Attention luminosité ne signifie pas brillance des dits matériaux.

3. Les couleurs que l’on admire

4. Opus: le travail de l’artiste

Quelles sont les matières précieuses et quelle est leur hiérarchie?

Étoffes précieuses (tissus de laine de très grande qualité) < soie < fourrure < ivoire< métaux précieux dont l’argent (l’argent fait défaut), le lapis lazuli qui verra son prix grimpé à la fin du MA et l’or < pierres précieuses (le rubis pour les carolingiens, le saphir lors de la révolution bleue, le diamant à la fin du MA) < perles.

Quelle utilisation est faite de ces pigments?

Aujourd’hui on note un progrès de nos connaissances grâce aux analyses des laboratoires. Les pigments étaient utilisés sur tous les supports de couleur tels les enluminures, les émaux, et même le pelage des animaux!

Lorsque nous regardons un tableau, il n’est pas possible à l’oeil nu de (re)connaître les pigments utilisés, sauf certains comme le lapis; d’où les analyses en laboratoires qui permettent d’avoir la certitude scientifique quant à ces pigments.

Les analyses des laboratoires: une nécessité actuelle

M. PASTOUREAU a bien insisté sur le fait qu’il ne faut pas faire de l’analyse pour l’analyse…Il est important d’avoir la collaboration de tous les acteurs, aussi bien les hommes de sciences et les historiens de l’art que les conservateurs, qui disposent d’une problématique solide. A priori dans ce domaine on a des progrès à faire car il y a eu une vague d’analyse pour l’analyse. Bien sûr à l’issue de l’analyse, il convient de comparer les résultats.

Revenons  à nos pigments…Savoir quel pigment est connu à telle époque aide à dater et localiser les oeuvres voire distinguer le travail réalisé au sein des ateliers qui ont des façons propres de travailler le pigment. Car le choix d’un pigment révèle des enjeux: enjeux économiques et symboliques.

Prenons l’exemple du lapis lazuli, que l’on considère maintenant comme une pierre semi-précieuse tandis qu’au MA elle était précieuse. Aujourd’hui de par notre connaissance des échelles de prix, nous pouvons effectuer des comparaisons. Je ne m’étais jamais posé la question mais je suis contente de savoir que le lapis lazuli est envoyé d’Afghanistan en France d’où un prix élevé notamment en raison des coûts du transport. Son prix va monter mais raisonnablement entre le XIIIème  et le XVème, avant d’être multiplié par 15, en raison de l’avancée des Turques au cours du XVème siècle qui pose de gros problème de transport.

Au MA, les grandes places où les pigments transitent sont: Venise, Nuremberg et Bruges.

Evolution des prix du lapis lazuli sur ces places, la mesure est l’once:

1- Venise: année 1100=> 1 once = 1 livre; année 1300 => 1 once = 2 livre; année 1450 => 1 once = 8 ou 9 livre

2- Bruges, plus loin de la méditerranée: année 1300=> 1 once = 4 livres; année 1450 => 1 once = 12 livre.  C’est quasiment le même prix que l’or.

Voyons en quoi consiste pratiquement une analyse en laboratoire:

On a eu l’analyse chimique où était prélevé un micro pigment sur l’oeuvre, malheureusement cette action tendait vers une détérioration des oeuvres. De plus, il s’avère que la couche picturale est superposée et rend complexe l’analyse. En effet, pour avoir du bleu, le peintre superpose du jaune et du vert, ce qui complexifie les analyses.

Aujourd’hui on procède à des analyses physiques. Point positif de ce type d’analyses:  elles ne sont pas destructrices. Avec la physique, on fait toucher une lumière sur la couche picturale et le laborantin regarde si la lumière est déviée, si elle produit une autre lumière fluorescente…

En complément des analyses des laboratoires: les documents historiques qui nous sont parvenus: textes ou recettes

Ils nous parviennent dans un état très abîmés car ces textes ou recettes viennent de très loin et datent de très longtemps. De plus, les recettes s’échangeaient entre l’orient et l’occident d’où la difficulté à dater, localiser et comprendre les messages. En parallèle, les scribes modifiaient ces recettes et nous sommes confrontés à un problème de vocabulaire: un même produit peut être désigné par des noms différents, et le même nom peut désigné un autre produit…Pour renforcer la difficulté d’analyse de ces recettes, des informations sur les quantités nous manquent. C’est comme les recettes de cuisine pour lesquelles les quantités font défaut. La transmission orale de ces savoirs est donc supposée. Malgré cet état de fait, les textes donnent des informations complémentaires. On peut aussi bien lire par exemple que le vert doit être oxydé pendant 3 jours ou 9 mois ?!. L’allégorie l’emporte sur le pragmatique. Car c’est ainsi que se définit la culture médiévale; le rituel compte plus que le résultat « il faut faire comme avant ». Les sensibilités et pratiques médiévales sont très éloignées des nôtres.

Pour présenter un document, il est conseillé d’utiliser un vocabulaire simple et de ne pas sombrer dans les nuances, sauf clair, mat, foncé, brillant…Par exemple dire qu’il y a du ‘bleu pétrole’ n’a aucun sens et est anachronique. Autre exemple qui serait pire que l’anachronisme: évoqué un ‘rouge vermillon’ qui confondrait la couleur ‘rouge’ avec la matière ‘vermillon’, tout comme la couler ‘ocre’ qui à cette époque est une matière (la terre).

L’artiste du MA est gêné dans la représentation de la couleur; soit il fait une tâche de couleur, soit un arc-en-ciel, soit il s’en sert pour montrer des pierres précieuses ou des fleurs.

Rares sont les images ou d’iconographies qui donnent des informations sur les pigments ou le travail du peintre

Quelques représentations cependant, illustrent le peintre dans son activité.

J’ai réussi à retrouver le folio des Cantigas de Santa Maria dont le commanditaire fût le Roi de Castille A. Le Sage, évoqué par M. PASTOUREAU:

http://cantigas.webcindario.com/cantigas/cantiga74/cantiga_74.htm

L’histoire racontée par ce folio est la suivante: le peintre peint Marie en opposition au diable, qui se fâche.Le diable demande donc au peintre de revoir sa peinture. Ce dernier refuse puisqu’il peint la vierge à l’enfant. Pour se venger d’une telle offense, le diable va casser l’échafaudage, mais le peintre est sauvé par Marie et les fidèles adorent!

Selon quelques enluminures, on constate qu’à la fin du MA les femmes peuvent exercer la fonction de peintre. M PASTOUREAU a illustré son propos par une enluminure qui présente le travail d’une femme peintre en train de peindre avec des outils tandis que son assistant broie les pigments. Elle dispose d’une palette et d’une boîte de pinceaux avec des poils (poils de porc). Les coquillages servent quant à eux de contenant pour réception les pigments broyés.

Que peut-on dire sur les pigments?

Certains pigments coûtent très cher et c’est le commanditaire qui fournit les matières. C’est le cas de l’or et du lapis lazuli.

Gamme des bleus

Regardez la pierre du lapis lazuli: elle n’est pas d’un bleu uniforme et présente quelques impuretés (les espèces de tâches blanches). Au MA, on pense que ces impureté sont de l’or, ce qui contribue en plus du transport à faire monter le prix.

La couleur du lapis lazuli a l’avantage de procurer un bleu stable, pas trop violacé.

La lazurite est un bleu d’Allemagne, qui fait concurrence au lapis lazuli. Il est difficile de les distinguer à l’oeil nu, les analyses des laboratoires permettent d’identifier ces pigments.

L’indigo: c’est un produit mystérieux au MA en provenance notamment du Ceylan. Son origine est végétale (indigotier) mais par abus de langage, les occidentaux parlent de « pierre », donc l’indigo est rattaché à la catégorie des minéraux. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que l’on comprendra que son origine est végétale.

Gamme des rouges

le kermès (=> carmin) est une teinture d’origine animale, qui provient d’un insecte et se présente sous forme de graine.Son prix est élevé car il vient de loin et que le peintre a besoin de beaucoup de quantité: 1 kg de graine de kermès = 10 g de pigment. Pour la petite anecdote, les gens du MA n’intègre pas que ce pigment est d’origine animale car le mot « graine » le désigne.

Orpiment: donne le jaune, se fait à partir du sulfure naturel d’arsenic.

Vert: vient du carbonate de cuivre le malachite. Mais c’est un vert instable qui noircit ou bleuit. En Italie l’argile est privilégiée.

Le vert-de-gris est fabriqué par le mélange lamelle de cuivre + vinaigre ou urine. C’est un produit bon marché mais qui est non seulement corrosif et attaque le support, mais aussi un poison dont on connaît le danger; son coût peu élevé est l’argument de taille et participe à accroître son utilisation.

Blanc: donné par la céruse = blanc de plomb.

Noir: vient des matières calcinés tels les ossements, le bois de vigne.

Or: matière qui a sa place, donne de la lumière, de la couleur.

Le nom du pigment est important dans le choix de la couleur:

Il existe un pigment rouge appelé « sang dragon ». L’histoire du nom de ce pigment est fondée sur le combat d’un dragon contre un éléphant, combat qui va jusqu’au sang; c’est pourquoi ce rouge très spécifique est utilisé pour représenté la bête maléfique qu’est le dragon.

L’Annonciation de Fra Angelico:

Regardons les bleus: A l’oeil nu, les deux bleus sont identiques; cependant l’analyse en laboratoire à montrer que ces deux bleus sont différents: le bleu du ciel ne provient pas du même pigment que celui de la robe de la Vierge. Car, Fra Angelico a choisit le lapis lazuli pour peindre la robe de la Vierge. Par ce choix, il rend hommage à la Vierge en lui offrant ce qu’il y a du plus précieux!

Du côté de l’or, l’oeil nu ne fait pas de distinction. Les analyses effectuées en laboratoires ont révélées qu’il y a trois catégories d’or dans cette peinture-l’erzate d’or, l’or en feuille et l’or liquide- qui n’ont pas la même hiérarchie. (or en feuille > or liquide)

Qu’en est-il des « traités de peinture » des peintres? 

Malheureusement, les traités de peintures rédigés par les peintres ne sont pas en adéquation avec   leurs propres oeuvres.  Par exemple, Léonard de Vinci a écrit un traité de la peinture qui n’a aucun rapport avec ses oeuvres et donc ne nous permet pas de comprendre sa peinture. Ou bien encore Delacroix qui invite à bannir les pigments terreux…mais qui les utilisent sur ses peintures…

Analyse des colorants 

1) La tapisserie de Bayeux (1077): nous n’avons pas d’idée précise de ce qu’elle représente car il manque la fin de la broderie. Manque-t-il 1 mètre? plus? moins? L’interprétation de cette broderie peut être à revoir dans le sens où le commanditaire n’est pas connu. Les études portent soit vers le demi-frère de Guillaume Le Conquérant, évêque de Bayeux ou Eustache II, Comte de Boulogne. De plus, quel est son usage? pour quel lieu (église, château)? Combien a-t-il eu de brodeuses? Combien de temps a-t-il fallu?

Grâce à l’analyse des colorants des fils on a cependant quelques pistes… Les fils à broder sont de matière végétale modeste et bon marché, ce qui démontre que ce n’est pas un objet luxueux, ni un chef d’oeuvre. D’où la remise en compte du commanditaire qui pourrait être d’origine modeste..

L’analyse des colorants donne des indications et pose des réflexions quant à sa fabrication (milieu monastique…) et son commanditaire.

2) La Dame à la Licorne, tenture. Même analyse que pour la tapisserie de Bayeux, la matière est modeste et bon marché et les fils d’or sont totalement absents, on n’est pas face à un produit de luxe, ce qui confirme que le commanditaire appartient à une famille riche en pleine ascension.

Questions posées à la fin de la conférence: 

* les liants des pigments: il s’agit d’un domaine sous-étudié. Le savoir oral l’a emporté sur le savoir écrit. Ce qu’on sait en revanche, c’est que l’huile a été utilisée aux alentours de 1430; avant c’était le lait qui était utilisé.

* qui fournissait les pigments au MA? On sait qu’à la fin du MA, on pouvait trouver des pigments modeste prêt à l’emploi chez les apothicaires. Les peintres fabriqués les leurs.

Cette fois-ci j’étais armée de carnet et crayon pour prendre des notes, devant au premier rang! Ce cours a été intéressant mais a porté sur la technique des pigments et m’a moins emballée que le précédent..mais en restructurant mes notes je ne suis pas mécontente du rendu final!

A suivre..

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